L’espace entre deux foyers
Par Marlee Savery
La première fois que j’ai vraiment réalisé que nous quittions l’Angleterre, ce n’était ni lors d’une conversation sur les boîtes à faire ni lorsque le message de mutation est arrivé. C’était un matin d’école tout à fait ordinaire. Nous nous dépêchions de sortir de la maison dans notre petit village, jonglant entre chaussures et boîtes à lunch, lorsque mon fils de cinq ans s’est arrêté pour nous montrer les Red Arrows (flèches rouges) qui survolaient le ciel, le striant de bandes rouges, bleues et blanches. « Regarde, maman! Les Red Arrows! » s’est‑il exclamé avec enthousiasme. La scène était devenue familière, mais continuait malgré tout à émerveiller mes enfants à chaque passage.
Et puis ça m’a frappé : bientôt, ce spectacle ne ferait plus partie de notre paysage quotidien.
Lorsque nous sommes arrivés en Angleterre en 2023 pour notre affectation HORSCAN, tout semblait temporaire. Nous nous répétions que ce n’était que pour trois ans. Une aventure. Un chapitre. Nous allions en profiter pleinement avant de rentrer au Canada, une terre solide, familière et permanente.
Sauf qu’en cours de route, l’Angleterre a cessé d’être un simple chapitre et est devenue notre vraie vie. Nous avons appris à naviguer sur des routes étroites bordées de haies. Nous nous sommes habitués à appeler les poussettes des pushchairs ou des buggies, et les vacances des holidays. Les enfants ont enfilé leurs uniformes comme s’ils l’avaient toujours fait. Nous avons trouvé nos pubs préférés. Nos parcs favoris. Nos promenades de fin de semaine. Nous nous sommes fait des amis du coin.
Nous avons cessé de nous sentir de passage. Et maintenant que nous rangeons tout à nouveau dans des cartons, j’ai l’impression de me tenir dans l’espace entre deux foyers.
Vivre la nostalgie d’un endroit avant même de le quitter
Je ne m’attendais pas à me sentir aussi attachée à l’Angleterre. Je me surprends à mémoriser les détails : la couleur des pierres des bâtiments et des murs, le rythme de notre village et de la ville voisine, la façon dont tout semble imprégné d’histoire. J’ai pleinement conscience que notre temps ici est désormais compté. Chaque sortie d’école, chaque trajet en train vers Londres, chaque après‑midi pluvieux paraît désormais compté.
Il y a là une sorte de deuil discret.
Non pas parce que nous regrettons d’être venus — bien au contraire. Mais parce que la vie ici est devenue si belle.
Et je m’inquiète de ce que je ressentirai lorsque ce ne sera plus « chez nous ». J’ai peur que le Canada me paraisse bruyant, immense et étranger après la douceur anglaise. J’ai peur de trop comparer. De trop idéaliser cette vie une fois qu’elle sera derrière nous.
Revenir « chez soi » n’est pas simple
Le Canada est notre pays. C’est là que vivent nos familles. C’est là que se trouve notre histoire. C’est le lieu qui nous a façonnés. Mais y revenir après trois ans à l’étranger est bien différent d’un simple retour. La vie a continué sans nous. Les amis ont de nouvelles routines. Les communautés ont évolué. Nos familles ont vécu des événements marquants pendant que nous étions à distance. Nous ne revenons pas exactement dans les mêmes espaces que ceux que nous avons quittés. Et nous non plus, nous ne sommes plus les mêmes.
Vivre à l’étranger nous transforme de manière subtile. Cela oblige à reconstruire une communauté, à créer son propre village. À s’adapter. À redéfinir ce qui est normal. Cela nous rend plus courageux que nous ne le pensions. Et voilà que nous devons recommencer, cette fois dans un lieu qui, autrefois, était familier, où tout allait de soi. C’est cela qui me semble intimidant. Il y a une certaine vulnérabilité à retourner là où l’on est « censé » s’intégrer, en se demandant si l’on y trouvera encore sa place.
Nos enfants et l’inconnu
Si je parviens à porter tout cela avec légèreté, c’est grâce à nos enfants. Ils ont trois et cinq ans : ils sont suffisamment jeunes pour que ce déménagement devienne un peu flou dans leurs souvenirs, mais assez grands pour que l’Angleterre fasse partie de leur normalité. Pour mon fils Oscar, qui n’avait que quatre mois lorsque nous avons emménagé ici, c’est la seule vie qu’il ait connue. Leurs amis sont ici. Leurs enseignants. Leurs habitudes. Je les regarde entrer à l’école avec assurance et je me demande ce que cela leur fera de devoir tout recommencer. Nouvelles classes, nouvelles dynamiques de cour de récréation, nouveaux accents autour d’eux. Regretteront‑ils ce lieu sans toujours trouver les mots pour l’exprimer? Leur chagrin se manifestera‑t‑il par des larmes de fatigue au moment du coucher ou des élans soudains de frustration? Probablement.
Mais je les ai aussi vus s’adapter auparavant. J’ai vu mon fils Henry, qui n’avait que deux ans et demi à notre arrivée, hésitant et les yeux grands ouverts, gagner peu à peu en assurance. Les enfants font preuve d’un courage remarquable lorsque les adultes autour d’eux offrent un cadre rassurant. Peut‑être est‑ce là mon rôle aujourd’hui : non pas d’avoir toutes les réponses, mais d’incarner le courage de recommencer.
Construire une nouvelle normalité
La vérité, c’est que l’Angleterre n’est pas devenue notre foyer du jour au lendemain. Cela s’est produit par couches. Dans les visites à l’épicerie et à la bibliothèque. Dans les fêtes d’anniversaire et les discussions aux parcs. En apprenant le rythme des saisons ici. En réalisant que nous avions désormais un « préféré » dans presque tous les aspects du quotidien. La normalité ne nous a pas été offerte : nous l’avons construite. Et cette prise de conscience apaise la peur, car si nous avons pu la bâtir ici, nous pourrons la reconstruire là‑bas aussi.
Le Canada ne ressemblera pas exactement à ce qu’il était auparavant, et nous non plus. Mais c’est peut‑être là tout l’enjeu. Peut‑être que ce déménagement n’est pas un retour à la version 2023 de nous‑mêmes, mais plutôt le fait d’emporter avec nous tout ce que ces trois années nous ont apporté : la résilience, la perspective, la gratitude et la confiance que nous pouvons arriver dans un endroit inconnu et en faire un foyer.
Je sais qu’il y aura des journées difficiles. Des jours où les promenades dans la campagne anglaise ou la vision des Red Arrows au‑dessus de notre jardin me manqueront douloureusement. Des jours où les enfants regretteront leur ancienne école et leurs meilleurs amis. Des jours où nous douterons d’avoir pris la bonne décision. Mais je sais aussi ceci : nous avons déjà fait preuve de courage. Nous sommes partis une première fois sans savoir ce qui nous attendait, et nous y avons trouvé une vie meilleure que tout ce que nous aurions pu imaginer. Aujourd’hui, nous rentrons, enrichis de ce que nous n’avions pas à l’époque : plus d’expérience, plus de liens et une croyance plus forte envers notre capacité à recommencer.
J’apprends que le foyer n’est pas un point fixe sur une carte. C’est la vie que nous construisons ensemble. Et construire, nous savons le faire.